Eddy Juillerat – De projectionniste à réalisateur

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Eddy Juillerat est un passionné de cinéma. Projectionniste pendant de nombreuses années à Vevey, il se consacre maintenant au montage d’un court-métrage nommé Kratr-7 qu’il a tourné et réalisé récemment. D’une grande culture cinématographique, mais également attiré par le domaine sonore, je me suis dit qu’il pourrait être intéressant de lever le voile sur son ancien métier et de l’interviewer pour le blog.

Eddy bonjour, pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

Frigidaire, luciole, dynamite et étoiles. 4 mots ça suffit? Plus sérieusement, je suis un artiste dans le domaine pictural principalement. Le dessin tout d’abord, ensuite la photographie, l’image de synthèse, les bidouillages numériques, le dessin vectoriel, l’éclairage et la projection vidéo sur scène, la peinture, la vidéo. Plus récemment, les effets sonores et la réalisation cinéma. J’ai conçu et réalisé (avec l’aide d’un professionnel) un vélo couché à traction directe en aluminium et une série de lampes en bois flotté, ficelle, tissu ou papier.

Je suis un vrai autodidacte, je n’ai suivi aucune école d’art. Ayant un univers intérieur assez riche, dû probablement à une enfance plutôt renfermée, je cherche et sais apprendre par moi-même comment matérialiser mes idées.

J’ai été typographe pendant environ 15 ans et caissier-projectionniste pendant 13 ans.

J’adore marcher courir dans la nature. Rien n’est plus apaisant pour moi que d’être dans une forêt ou sur une montagne à me plonger dans la beauté du paysage, écouter les bruits environnants. Quand j’y suis, je me sens dans un état différent que partout ailleurs. J’y perçois quelque-chose d’essentiel à ma vie.

Eh bien, tu en as fait de la route. Au vu de ce parcours, qu’est-ce qui t’as amené à faire le métier de projectionniste ?

Une amie tessinoise m’a dit un jour qu’elle a su qui elle était quand elle a quitté sa famille pour apprendre son métier à Fribourg. Apprendre 2 nouvelles langues, se faire un nouveau réseau d’amitiés et ce nouvel environnement l’a réveillée à elle-même. C’est ça dont j’avais envie. Quitter le nid.
 Ayant senti ce besoin de changer, j’ai quitté mon Valais natal pour prendre un travail de caissier aux cinémas de Montreux et Vevey. Grand changement de vie, moins d’argent mais beaucoup plus de temps libre, ce qui n’a pas de prix. Je suis devenu opérateur-projectionniste pas la suite et je viens de quitter ce job après 14 ans de service. Ouch, il était temps.
 C’est grâce à ce travail que j’ai découvert le cinéma européen, car avant ça je ne m’intéressais qu’aux production américaines, qui avec le recul étaient d’un très bon niveau comparativement à aujourd’hui. J’ai vécu la grande époque des premiers Terminator, Les Griffes De La Nuit, Alien, Les Aventuriers de l’Arche Perdue ou ce petit film méconnu et génial de Tobe Hooper «Lifeforce», mélange habile de vampires, zombie et de science-fiction.

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As-tu vécu le passage de la pellicule au numérique ? Si oui comment cela s’est-il passé ?

J’ai vécu ce passage, ce qui a été très intéressant à observer, mais un peu triste aussi. Car comme tous les métiers, l’informatique l’a rendu immatériel. Le charme d’un métier réside non seulement dans le savoir-faire, les règles, mais aussi dans la gestuelle, les matériaux, le toucher. En pellicule, un film est une série de bobines que l’on colle ensemble avec de l’adhésif. La bobine complète est lourde et difficile à manipuler. Cela avait son charme. Surtout, on a de la matière avec quoi travailler. Quand un problème survient, on sait où il se trouve, cela se voit. En numérique, on éteint et on rallume. Pour démarrer le film, on appuie sur «Play». Un projecteur de cinéma numérique est un projecteur vidéo, tout simplement. Cela a moins de charme qu’un bobine 35 mm.
 La grande qualité de l’argentique est que l’image en est une. C’est une surface sur laquelle l’émulsion a formé une vraie image, complète et riche en nuances. Bien plus que le numérique, qui n’est pas une image, c’est une mosaïque de carrés, qui composent une image. Cette infime différence n’est pas perçue consciemment, mais notre inconscient lui la perçoit. D’où cette sensation que l’image n’est pas la même, sans que l’on sache dire pourquoi.
 Le numérique a par contre des avantages certains. L’image est stable. En pellicule, il y a toujours un léger mouvement vertical. La technique est souple, on peut assembler les publicités, lancements et tout autres contenu très rapidement. On appuie et ça marche. La plupart du temps.

As-tu une anecdote particulière à nous raconter? (problème technique, spectateurs de la salle agités,…)

La grande anecdote que beaucoup d’opérateurs ont vécu une fois au moins dans leur profession: la bobine qui se défait et se déroule parterre. Un grand classique. Pour moi cela a été pendant la projection du film «The Aura», en 2005. Très bon film espagnol avec le toujours parfait Ricardo Darín. C’était au Rex de Vevey. A l’époque, les bobines étaient disposées sur des plateaux horizontaux superposés. Sur l’un, le film se déroule par son centre, et sur un autre il s’enroule normalement par l’extérieur. Je ne me souviens plus de la cause, mais une des deux parties a du glisser de son plateau et la pellicule a coincé le projecteur. 2 bons mètres de pelloche froissée, je remets le tout en place, je relance la séance, merci mesdames messieurs. Mais voilà qu’une bonne portion s’est déroulée, enroulée, emmêlée par gros paquets de nœuds. Et me voilà parti pour une longue nuit de découpage, enroulage, collage. Les joies du métier. Ce qui est sympa, c’est qu’en quittant le travail après avoir tout remis en place, j’ai pu acheter un croissant à l’ouverture de la boulangerie toute proche. Le genre de nuit dont on se souvient.
 Et aussi une fois lors d’une nocturne du très bon «Silent Hill» de Christophe Gans où un spectateur excédé par le tohu-bohu que faisaient une bande de jeunes au premier rang, s’est levé en pleine séance, est monté sur la scène devant l’écran et à commencer à engueuler copieusement la jeune équipe. Impressionnant, à tel point que ç’en était presque drôle. Mais il a eu raison d’intervenir, trop de jeunes ne respectent pas les autres. Je leur ai fait comprendre qu’ils devaient se tenir sinon je devais les virer.

Comment vit-on les films quand on les voit depuis sa petite cabine. L’expérience est-elle la même ?

Elle est différente surtout parce que l’on est à son travail. On n’a pas le luxe de se plonger dans l’histoire, sinon on perd le fil de ce qu’on a faire, c’est-à-dire s’assurer que tout fonctionne à chaque instant. Et les autres tâches d’un cinéma, la caisse, le bar, etc. Mais avec l’expérience, on arrive tout de même après quelques plans à se faire une idée de ce que sera la qualité du film, ou si on va l’aimer et le recommander au public. Donc être en cabine nous donne une assez bonne idée du film, même si cela ne remplace pas l’expérience de voir le film dans la salle avec les autres spectateurs. Moment magique, car c’est un partage émotionnel avec des inconnus, comme une histoire que l’on raconte autour du feu.

Es-tu sensible aux bandes sons des films, plus particulièrement au sound design ?

Je le suis de plus en plus. Etant un artiste visuel, j’ai toujours donné la priorité à l’image, tout en ayant toujours été très inspiré par la musique. C’est le seul médium qui va droit au cœur, aux tripes, instantanément. Les instants où l’on a vécu le profond amour de la musique, en concert ou devant sa chaîne stéréo sont des instants qui restent gravés. La musique est une nourriture spirituelle pour moi, y compris en écoutant des musiques modernes. Pas de snobisme pour l’authentique mélomane.

 C’est en réalisant mon premier court-métrage que je découvre à quel point le son est puissant et essentiel pour transmettre l’émotion au cinéma. La prédominance de la musique dans les grosses production hollywoodiennes sont une torture aux oreilles. Alors que des films comme par exemple le chef-d’œuvre des frères Cohen «No Country For Old Men» ne contient aucune musique mais fourmille de détails sonores qui nous maintiennent en haleine, car ils amplifient l’univers du film, se calquant aux images.
J’ai découvert récemment aussi que le son a 4 dimensions, alors que notre espace n’en a que 3. Mono (une source, très localisée), stéréo (deux sources créant un horizon sonore), 5.1 (horizon enrichi car nous enveloppant) et Auro 3D, système encore méconnu qui ajoute 2 couches superposées au-dessus des spectateurs, ce qui rend enfin un son proche de notre expérience réelle. Car les sons que nous entendons proviennent de tous côtés, nous entourant d’une sphère sonore.

Parfois je me demande ce qui serait pire: vivre sans vue ou sans ouïe. Les deux sont tellement complémentaires et différents qu’il est impossible de répondre.

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Tu as parlé de la réalisation d’un court-métrage. Tu as donc d’autres projets dans la milieu cinématographique ?

J’ai écrit et réalisé un court-métrage de science-fiction nommé «Kratr-7». Suspense, un peu d’effets spéciaux et un message qui nous suggère que ce qui est différent n’est pas forcément mauvais, et que ce qui est mauvais n’est pas là où on le croit. J’espère le terminer pour la fin 2015. Faisant pour ainsi dire tout, je n’ai pas de planning clairement établi.
 Je suis dans la phase très pénible du montage, où il faut assembler la tonne de matériel filmé, le son, la musique, les effets visuels, arranger les imperfections, etc. Cela demande une patience infinie, de la persévérance et la capacité de conserver la confiance dans la vision que l’on veut offrir au monde. Et surtout rester lucide. Rêver un film, c’est génial, le concrétiser, c’est du réel. Il faut rester les pieds sur terre.

Et pour finir quels sont les films qui t’ont marqué ?

Blade Runner, Alien, Brazil, Terminator, Les Dents de la Mer, The Thing de Carpenter.
 Un peu plus récemment: Heat de Michael Mann, Se7en et District 9.
 Et il y a ceux qui m’ont marqué car effrayants: L’Exorciste, qui m’a donné des cauchemars durant les trois nuits après l’avoir vu en cachette. J’étais tout jeune. Ou Prince Des Ténèbres de Carpenter.
 Et un film absolument bouleversant pour moi et que je n’ai vu que deux fois, Monster, avec Charlize Theron. Le film qui arrive le mieux à nous faire entrer dans la peau de cette femme qui a été condamnée à mort pour l’assassinat de plusieurs hommes. Touchant au possible.
Il y a bien-sûr une tonne d’autres films géniaux qui méritent qu’on en parle, mais on a pas la nuit non? Et puis si je commence je ne m’arrête plus.

Eddy merci d’avoir répondu à mes questions et bonne chance dans tes projets artistiques!

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